Si la Journée du Souvenir est célébrée chaque dernier dimanche de mai en l'honneur du Père Shock, la Journée des Anciens est célébrée chaque 5 septembre en l'honneur de Léopold Aissi, date à laquelle il fut le premier Africain à être inscrit au collège, à la rentrée de 1954. Un événement qui marqua d’une pierre blanche la vie de l’institution. Depuis, son nom renvoit toujours aux annales de l’école et a toujours été cité en exemple à toutes les générations. Plusieurs prêtres –surtout le Père De Conninck- parlaient souvent de lui aux élèves. Le forum des Alfajiriens est allé rencontrer cet homme aujourd’hui sexagénaire et qui vit toujours à Bukavu. La découverte de ce pionnier et l’entretien que nous avons eu avec lui ont tout simplement été un agréable moment, une agréable surprise et le point de départ d’une réflexion sur le sens de l’existence, l’échelle des valeurs pour un homme ou une communauté et le témoignage vivant de la devise de l’enseignement jésuite : « En tout, aimer et servir ». Mais avant tout, une mise au point sur la légende qui entoure depuis un demi-siècle cet événement capital de 1954, tout à l’opposé de la réalité…
Nguba, quartier Est de la ville de Bukavu. Un dimanche matin, lendemain d’une pluie torrentielle. Je quitte la voie principale et m’engage avec précaution sur la route secondaire qui pénètre dans le quartier, en contrebas. Quelques dizaines de mètres plus loin, convaincu d’être dans les parages selon les indications reçues, je me renseigne auprès d’un passant. Qui m’indique une maison, juste en face de moi. Deux maisons jumelées en fait. Sans trop savoir pourquoi, je toque à la porte de celle de gauche.
À l’intérieur, un chic sans tapage. Quelques secondes d’attente. La porte s’ouvre et stupeur, j’en vois sortir un homme robuste, de loin plus jeune que moi ! Je crois d’abord à une mauvaise plaisanterie. Zut, ce n’est pas la bonne porte… C’est donc l’autre. Nouvelle attente. Qui me paraît longue, tellement je suis excité à l’idée de faire enfin connaissance du premier Africain alfajirien. L’ordre qui règne dans les pièces me donne une première idée de l’homme.
LES VICISSITUDES DE L’EXISTENCE
Il arrive. Présentations. Les premiers instants me perturbent. Je dois suivre les paroles de mon interlocuteur et, en même temps, découvrir l’homme. Je le trouve debout, présent et l’esprit vif pour quelqu’un ayant dépassé la soixantaine. Nous sommes tous deux dans l’embarras. Dans une heure, il doit voir le père recteur pour faire la restitution de la conférence qu’il a donné la veille aux élèves finalistes. Le thème ? « C’est la façon chrétienne de vivre sa profession. » En nous quittant sur ces entrefaites, je suis loin de m’imaginer que ce sujet va nous conduire à tout ce que nous voulions savoir.
LA 4e LATINE EN 1957-1958 DU RP EMILE SOMERS
Léopold Aissi est juste à côté du père cité, rang du milieu. Le mulâtre du premier rang est le cadet Fabrizzi.
« Les pères m’ont choisi parce qu’il fallait l’expérience d’un professionnel de la santé et qui soit aussi un ancien élève du collège », me dira-t-il plus tard dans la soirée. « C’était dans le cadre de la retraite de fin d’année scolaire pour les finalistes des humanités et à l’issue de laquelle ils auront à choisir la voie pour orienter leur avenir. J’ai évoqué par flash-back notre année à nous, 1962-1963, où nous étions en retraite et orientation. »
Et voilà qu’une page mémorable de l’histoire du collège nous est contée. Un cas qui, même s’il donne la juste place de l’incidence, sur les destinées, des contraintes de la vie, montre toutefois que la volonté, à travers la vocation reste le facteur qui détermine le plus l’itinéraire des individus. « Le premier de notre classe, Théodore Ntihinyurwa, choisira la médecine et il y est parvenu. Le deuxième, tout aussi intelligent, Fraterne Mushobekwa, opta pour le droit qu’il étudia en France lui aussi. Sa compétence et peut-être un brin de chance l’amèneront vers les sommets et il termina comme ministre.»
« Le troisième embrassa lui aussi la médecine. Mais les vicissitudes de l’existence ne lui permirent pas d’aller jusqu’au bout de son objectif. Le quatrième, l’abbé Tata Pontien, n’eût pas de problème d’orientation puisque venant du Petit séminaire, il a continué dans la même voie. Le cinquième c’était moi-même Léopold Aissi, qui avait choisi moi aussi la médecine. Nous avions eu de la chance car dans ces années de l’Indépendance, on octroyait une bourse à tous les élèves qui avaient obtenu plus de 65%. »
PERSÉVÉRENCE ET ABNÉGATION
« Je quittai donc Bukavu pour Louvain. J’y ai connu des obstacles académiques et autres. Je choisis donc un cycle plus court, celui de laborantin, qui ne s’étalerait que sur trois ans, de 1963 à 1966. Comme il y avait un labo à Bukavu, je rentrai au Congo, bien décidé à servir mon pays et ma province. »
CAPITAINE DU VICTORY
Début 1963, Victory FC est à la peine. À la suite des mauvais résultats,
le doute s'est installé dans les esprits et le Père Recteur
Paul Cronomberghs, qui s'improvise entraîneur,
offre des citrons et tente de rameuter ses troupes
à la mi-temps du match qui oppose les nôtres à l'Athenée.
Léopold est à demi-caché à droite, suivi
de droite à gauche de Benezeth Mabruki, qui lui
succédera comme capitaine, Mayimoto (excellent),
Jacques Lwango "Katangais", Luc Van der Vorst et ...
« J’ai donc expliqué aux élèves la profession de laborantin, quelles études faut-il faire pour l’exercer. J’ai répondu à toutes leurs questions et leur ai dit que je dirigeais une équipe de 11 techniciens. Je leur ai parlé de la persévérance de mes quarante ans de service. Tous les jours, je ne vois que les échantillons des urines, du sang, des selles. Laborantin, infirmier, ce sont des métiers dans les oubliettes. Mais c’était un choix : j’ai préféré une vie simple, clame, privée, pas celle où tu as de hautes responsabilités qui te privent de ta liberté. »
Nous revenons sur cette façon chrétienne de vivre sa profession et je veux savoir justement en quoi elle consiste pour le métier de laborantin. « Je leur ai d’abord dit qu’avant, je n’allais pas à la messe tous les matins, par manque de temps et à cause des problèmes. J’ai trouvé Dieu dans mon comportement de catholique, en ayant toujours le sourire, en étant accueillant et gentil à l’égard des malades. Tout cela n’a été possible que grâce à mon éducation catholique. Grâce au comportement puisé à l’esprit et à la formation chrétienne. Malgré la monotonie du travail quotidien, j’arrive le matin, je prélève le sang, je fais mon travail avec le même entrain. Il faut rester serein, ne pas se lasser. Je ne regrette pas ce sacrifice de ma vie. Même si je n’ai pas des biens, j’ai servi mon pays et la ville de Bukavu. »
Nous abordons l’événement de 1954 et son inscription au collège. Difficile de ne pas évoquer la légende, qui a toujours voulu faire croire qu’un père du collège, de passage dans sa famille, l’avait trouvé ce jour-là à la maison puisque non-inscrit dans une école. Et qui, pris de pitié, avait voulu faire de lui le premier africain du collège. L’ancien réfute catégoriquement cette version.
LÉOPOLD, SOIS CORRECT
AVEC LES ENFANTS DES BLANCS!
«C’était une initiative personnelle de mon père, Aissi Pierre. Clerc, évolué, il avait reçu la médaille du mérite civique qui récompensait une vie de bonnes mœurs et de service. Il était à la MGL (Mines des Grands Lacs) puis était venu travailler à Bukavu. Il avait dit un jour : « Moi, j’aimerais qu’un de mes enfants aille étudier avec les Blancs. » On en parlait en famille. Dans la foulée, il écrivit une lettre au gouverneur Brasseur. Je ne sais trop pourquoi, il voulait que ce soit moi le petit, et non mes aînés. J’étais alors en 4e primaire à Sainte-Thérèse, à l’actuelle emplacement de l’ISDR, comme tous les enfants des évolués. »
UN SCOUT MODÈLE
Au cours de l'année 1962-1963, Léopold prit part au camp de scouts organisé par la Troupe Sainte-Jeanne d'Arc à Murhesa. De gauche à droite: le regretté Père Scholastique Dedeker, Léopold Aissi, un père d'origine espagnole, ... et feu Jérôme Kalinda.
« À notre grande surprise, le gouverneur répondit positivement ! Il le pria de faire toutes les formalités administratives. On vint donc inspecter chez nous à Kadutu, voir comment on mangeait, où je dormais. Peu après, il me dit : « Tu viendras avec moi, nous irons chez Monsieur Willemard (du Centre extra-coutumier de Kadutu, ndlr). Mon père m’emmena dans sa voiture. On alla voir aussi le frère mariste qui dirigeait l’école primaire du collège. Nouvelle inspection, cette fois avec monsieur Willemard en personne. On jugea que nous remplissions les conditions. Monsieur Willemard me dit : « Léopold, il faudra être correct avec les enfants des Blancs. »
« Le 6 septembre 1954 fut donc un grand jour pour tout le centre extra-coutumier de Kadutu. Le bus de la STA, qui jusqu’alors ne passait qu’au quartier industriel pour prendre les métis Fabrizzi et Herman, monta jusqu’à Kadutu pour moi tout seul. Ce fut un choc, oui. Surtout pour mes camarades de Sainte-Thérèse. Leurs pères à eux n’avaient pas entrepris cette démarche. »
On peut se demander comment le collège vécut ce changement brusque et comment le nouveau venu fut accueilli dans un cadre aussi inédit pour lui.
« Je fus bien accueilli par tout le corps professoral, déjà averti. Il semble qu’on avait prévenu les élèves en leur disant de ne pas être agressifs avec moi. On m’appelait le Noir. Le frère Henri, professeur de 4e, était sympathique à mon égard. Les petits Blancs me taquinaient. »
UN ATTACHEMENT SANS FAILLE AU COLLÈGE
Comme on peut le déviner, la réussite et l’intégration de Léopold Aissi poussa les autorités à changer de politique vis-à-vis des Noirs et donna des idées à toutes les familles des évolués africains.
« Un an après, une cinquantaine de mes anciens camarades de Sainte-Thérèse sont venus me rejoindre au collège, parmi lesquels les trois frères Lukama : Alfred, mon collègue de classe, Marcellin, aujourd’hui général et Achille. »
À la traditionnelle question de savoir quels furent les souvenirs les plus marquants de son passage au collège, Léopold Aissi n’hésite pas un seul instant.
« J’ai gardé beaucoup de souvenirs du collège. D’abord, le fait d’avoir été scout, d’avoir bénéficié de cette éducation parascolaire et de ce suivi. Ensuite, les nombreux amis. Je fus aussi un grand joueur de football, capitaine du Victory jusqu’à mon départ et j’ai fait du théâtre. »
LE DOYEN EN FAMILLE
Léopold (2e en partant de la droite) en famille, avec ses frères venus lui présenter un bébé
Un témoin aussi privilégié d’une époque aussi particulière comme celle précédant l’Indépendance ne pouvait pas rester indifférent à tous ces bouleversements qui s’annonçaient dans un ciel jusque là serein.
« Dans ces années-là, on parlait beaucoup de ceux qui réclamaient l’Indépendance. Je n’ai toutefois pas noté de changement de comportement à notre égard. Le vent était venu de Léopoldville (Kinshasa) et de Stanleyville (Kisangani). À Louvain, par contre, les événements ayant suivi l’Indépendance avaient crée une certaine tension entre les communautés. »
Après ses études à Louvain, Léopold Aissi enseigna pendant deux ans au collège auquel il était resté attaché, de 1966 à 1968.
« La première année, j’ai enseigné le cours de biologie en 5e et en 6e. j’avais demandé une permission au médecin inspecteur. »