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L'ONU ne veut pas laisser impunis dix ans de massacre au Congo RDC
| 26.08.10 | 12h10 • Mis à jour le 26.08.10 | 12h11
REUTERS/ Chip East
Ce rapport qui risque d'atteindre le cœur du régime du président Paul Kagamé, l'homme fort du Rwanda depuis 1994.
Redoutée par les principaux acteurs régionaux de l'interminable drame humain dans la région des Grands Lacs, la radiographie sans précédent des crimes jalonnant dix ans de guerre en République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) que vient d'établir le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH) est accablante, principalement pour le Rwanda voisin.
CHRONOLOGIE
1994 A la tête des rebelles de l'Armée patriotique rwandaise (APR), Paul Kagamé met fin au génocide des Tutsi. Exode de 1,2 million de Hutu vers le Zaïre, future République démocratique du Congo (RDC).
Octobre 1996 Création de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), mouvement destiné à chasser le maréchal Mobutu du pouvoir à Kinshasa. Début de l'intervention en RDC de forces rwandaises, ougandaises et burundaises aux côtés de l'AFDL.
Mai 1997 Chute du régime du président Mobutu. Laurent-Désiré Kabila prend le pouvoir.
Août Début de la seconde guerre.
16 janvier 2001 Laurent-Désiré Kabila est assassiné. Son fils Joseph lui succède.
2007 Accord de Joseph Kabila pour le "Projet mapping" du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme.
Sur près de 600 pages, ce document, dont Le Monde a obtenu une version quasi définitive, décrit les " violations les plus graves des droits de l'homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 en RDC ".
Derrière l'intitulé se cache une décennie de meurtres, viols, pillages auxquels prirent part plusieurs pays de la région. Des conflits qui firent un nombre indéterminé de morts, mais qui se chiffrent au bas mot en centaines de milliers.
Selon l'ONG International Rescue Committee (IRC), 3,8 millions de personnes auraient péri, entre août 1998 et avril 2004, sur le sol de la RDC, victimes directes ou indirectes des guerres. Autant de crimes qui sont, à quelques exceptions près, demeurés hors du champ de la justice.
CRIMES DE GÉNOCIDE
La compilation des rapports existants et la collecte de nouveaux témoignages menée par le HCDH fournissent une base pour des poursuites judiciaires à venir contre les auteurs de ce que le HCDH qualifie de "crimes contre l'humanité, crimes de guerre, voire de génocide".
Le Rwanda ne s'y est pas trompé. Depuis des semaines, Kigali déploie ses réseaux et son énergie pour tenter d'étouffer ce rapport qui risque d'atteindre le cœur du régime du président Paul Kagamé, l'homme fort du Rwanda depuis 1994.
Le document estime en effet que "les attaques systématiques et généralisées [contre des Hutu réfugiés en RDC] révèlent plusieurs éléments accablants qui, s'ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide".
Le terme de génocide est déjà l'objet d'un long débat. Les faits imputés à l'Armée patriotique rwandaise (APR) remontent à la première guerre (1996-1998) en République démocratique du Congo (RDC).
Après le génocide des Tutsi, plus d'un million de Hutu, qui avaient fui la victoire en 1994 à Kigali du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, s'entassaient alors dans des camps de réfugiés en RDC, le long de la frontière avec le Rwanda. Des camps qui servaient aussi de bases arrière et de centres de recrutements aux anciens génocidaires hutu. Le régime de Paul Kagamé entreprit de les détruire.
L'offensive militaire est menée sous couvert de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), "une coalition créée à Kigali" en octobre 1996. A sa tête, le Congolais Laurent-Désiré Kabila finira par faire tomber le maréchal Mobutu, sept mois plus tard. Une Alliance "dont les troupes, l'armement et la logistique étaient fournis par le Rwanda", rappelle le HCDH.
RETRAIT DES CASQUES BLEUS ?
Le rapport décrit, par exemple, "la nature systématique, méthodologique et préméditée des attaques contre les Hutu [qui] se sont déroulées dans chaque localité où des réfugiés ont été dépistés par l'AFDL/APR sur une très vaste étendue du territoire".
"La poursuite a duré des mois et, à l'occasion, l'aide humanitaire qui leur était destinée a été sciemment bloquée, notamment en province orientale, les privant ainsi d'éléments indispensables à leur survie", dit le rapport.
"L'ampleur des crimes et le nombre important de victimes, probablement plusieurs dizaines de milliers, sont démontrés par les nombreux incidents répertoriés dans le rapport. L'usage extensif d'armes blanches (principalement des marteaux) et les massacres systématiques de survivants après la prise des camps démontrent que les nombreux décès ne sont pas imputables aux aléas de la guerre. Parmi les victimes, il y avait une majorité d'enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades", dénoncent les auteurs.
Ils précisent que, si Kigali a permis à des milliers de Hutu de revenir au Rwanda, cela ne permet pas "en soi d'écarter l'intention de détruire en partie un groupe ethnique comme tel et ainsi de commettre un crime de génocide".
Le Rwanda n'est pas le seul pays incriminé. Dans une période ultérieure (de 1998 à 2003), au moins 8 armées nationales et 21 groupes armés irréguliers ont pris part à "la deuxième guerre" de RDC. Les Forces armées angolaises (FAA) sont accusées d'avoir, en 1997, "profité de leur présence à Kinshasa pour renforcer leur répression à l'encontre des populations cabindaises (d'Angola) réfugiées dans la province du Bas-Congo".
L'année suivante, dans le Bas-Congo toujours, les FAA "procédaient systématiquement à une opération de ratissage et exécutaient tous ceux qu'elles soupçonnaient de collusion avec leurs ennemis. Les FAA (en) profitaient pour violer des femmes et piller des maisons". Autant de violations que "la hiérarchie militaire a tolérées", estime le rapport.
L'Angola – ainsi que l'Ouganda, notamment – a discrètement protesté contre ces accusations. Mais c'est de Kigali qu'est venue la dénonciation la plus violente. Selon nos sources, Paul Kagamé a menacé directement le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, lors d'une rencontre à Madrid en juillet, de retirer les troupes rwandaises des missions de maintien de la paix de l'ONU.
Dans une lettre dont Le Monde a obtenu une copie, envoyée le 5 août au secrétaire général, la ministre des affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, reprend cette menace de "revenir sur ses divers engagements auprès des Nations unies, tout particulièrement dans le domaine du maintien de la paix", dans le cas où le rapport "serait publié ou ferait l'objet de fuites dans la presse".
A l'ONU, cette perspective est prise très au sérieux. Le Rwanda, un des plus gros contributeurs africains de casques bleus, a déployé 3 300 hommes, bien entraînés, au Darfour. Selon des sources onusiennes, ce traitement musclé a déjà poussé Ban Ki-moon à mettre en garde la Haut-Commissaire pour les droits de l'homme, Navanethem Pillay, contre l'utilisation du mot "génocide" pour les crimes de l'armée rwandaise, dans la version finale du rapport qui sera – en théorie – publié en septembre.
Kigali, qui reproche à l'ONU de n'avoir rien fait pour stopper le génocide de 800 000 Tutsi en 1994, qualifie "d'absurdes" les accusations contre son armée. Face aux dizaines de milliers de victimes, les autorités rwandaises conseillent à l'ONU, "si vraiment elle cherche des preuves de crimes de guerre au Congo, de ne pas regarder plus loin que ses casques bleus, (...) qui trempent dans la prostitution des enfants".
QUELLES SUITES JUDICIAIRES ?
Le rapport devrait faire date pour sa qualité d'inventaire. Mais le Haut-Commissariat précise qu'il n'avait pas pour mandat "d'obtenir des preuves admissibles comme telles devant un tribunal, mais plutôt de fournir les éléments de base nécessaires pour formuler des hypothèses initiales d'enquêtes".
Ainsi, pratiquement aucun nom d'auteurs présumés de massacres ne figure dans le rapport. En revanche, ils ont été consignés dans une base de données placée sous le sceau de la confidentialité.
Quel tribunal pourrait exploiter ce premier rapport détaillé des Nations unies sur cette décennie meurtrière en RDC ? La Cour pénale internationale ? La plupart des crimes évoqués ayant été commis avant sa création, le 1er juillet 2002, ils échappent à sa compétence.
La justice congolaise théoriquement habilitée à juger les crimes internationaux commis sur son sol ? "Kinshasa ne bougera pas, nous confie un haut-fonctionnaire congolais sous couvert d'anonymat, parce que des responsables de ces tueries sont encore au pouvoir."
En août 2002, l'ONG Human Rights Watch affirmait ainsi avoir réuni suffisamment d'éléments pour que l'officier congolais Gabriel Amisi soit poursuivi pour des crimes de guerre commis peu auparavant à Kisangani. Gabriel Amisi est l'actuel chef d'état-major des forces terrestres congolaises, considéré comme un proche du président de la RDC, Joseph Kabila.
Le Haut-Commissariat s'en remet plutôt à la "nécessité de créer de nouveaux mécanismes" judiciaires. Afin de rendre justice aux victimes et de briser, enfin, "le cycle de l'impunité" qui règne dans la région.
Christophe Châtelot, avec Philippe Bolopion à l'ONU
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